À trente-sept ans, Sabine était toujours âgée de vingt-six ans.
Elle avait cessé de compter les anniversaires après le neuvième, non par malaise mais parce qu’ils avaient perdu leur utilité. On continuait parfois de lui offrir des cadeaux à la date prévue. Le comte faisait ouvrir une bouteille. Une nouvelle venue lui demandait quel âge elle avait et Sabine répondait vingt-six, parce que toute autre réponse aurait nécessité une conversation qu’elle n’avait pas envie d’avoir.
Elle travaillait énormément.
La Vague Mort avait dépassé le château. Ses photographies étaient apparues à Paris, Londres, Milan, New York et Tokyo. On avait reproduit son esthétique dans des campagnes de parfum, des vitrines, des vidéoclips et des collections dont les créateurs niaient l’influence avec une indignation soigneusement préparée. Les maisons envoyaient maintenant directement leurs vêtements au domaine. Certaines pièces arrivaient accompagnées d’instructions. Le comte les jetait.
Sabine n’avait plus besoin d’instructions non plus.
Elle savait où se trouvait l’objectif sans le regarder. Elle reconnaissait au déplacement d’une lampe ce qui allait arriver à son visage. Elle savait quelle partie d’une robe devait rester immobile et laquelle pouvait vivre. Elle pouvait reproduire une pose photographiée quinze ans plus tôt avec une précision qui inquiétait les assistants trop jeunes pour comprendre comment elle faisait.
Les photographes les plus intelligents avaient cessé de lui dire quoi faire.
Les meilleurs lui demandaient.
Ce fut ainsi qu’Élise la rencontra.
Elle avait vingt-trois ans et travaillait depuis quatre ans lorsqu’une voiture l’amena au domaine pour la première fois. Elle connaissait la Vague Mort comme tout le monde de son âge la connaissait : par des images déjà anciennes dont elle ignorait parfois la date. Sabine en robe noire devant un bassin vide. Sabine couchée sous une table chargée de fruits. Sabine dans un corridor d’hôtel, le visage entièrement blanc sauf cette trace sous la narine gauche que des centaines de photographes avaient depuis tenté d’imiter. Élise avait vu cette dernière image reproduite sur des chandails, des affiches, des pochettes de disques et jusque sur l’épaule d’une maquilleuse qui se l’était fait tatouer à dix-neuf ans.
Elle s’attendait à rencontrer une icône. Elle trouva une femme assise sur le comptoir d’une cuisine, pieds nus, qui mangeait des cerises directement dans un bol.
Sabine lui demanda si la voiture avait encore pris le chemin par la forêt. Élise répondit qu’elle ne savait pas qu’il y en avait un autre. Sabine lui expliqua que les chauffeurs choisissaient celui-là pour les nouvelles parce que le château apparaissait plus brusquement après le dernier virage.
— C’est un peu con, dit-elle. Mais ça marche.
Elle lui tendit une cerise.
Élise resta trois jours.
Elle revint deux semaines plus tard, puis plusieurs fois pendant l’hiver. Le domaine lui plaisait moins pour son étrangeté que pour l’absence presque complète d’urgence. Ailleurs, tout le monde semblait toujours en retard. Une collection devait sortir, une lumière disparaissait, un magazine fermait son numéro, une robe devait prendre l’avion le soir même. Au château, on pouvait décider à deux heures du matin qu’une image n’était pas bonne et recommencer le lendemain. Le comte payait. Les chambres étaient libres. Le temps, surtout, semblait disponible en quantité industrielle.
Personne ne lui expliqua Sabine.
Élise savait qu’elle était morte. Cela faisait partie de sa biographie publique depuis suffisamment longtemps pour avoir cessé d’être une révélation. Les articles consacrés à la Vague Mort employaient des formulations prudentes : morte à vingt-six ans, toujours active, apparue depuis. Certains parlaient de performance. D’autres de légende entretenue collectivement. Une revue américaine avait publié douze pages pour démontrer que plusieurs femmes utilisaient le nom de Sabine. Le comte en avait commandé cinquante exemplaires.
Lorsqu’Élise lui demanda pourquoi, il répondit que les photographies comparatives étaient remarquables.
Les années passèrent.
Élise eut vingt-six ans, puis trente. Elle travailla davantage, puis moins, puis autrement. Son visage perdit une douceur qu’elle n’avait jamais aimée et gagna deux lignes fines de chaque côté de la bouche. Les photographes cessèrent graduellement de lui demander d’avoir l’air plus vieille et commencèrent à lui demander d’avoir l’air moins fatiguée. Elle trouva cela très drôle. À trente-quatre ans, elle coupa ses cheveux très courts. À trente-six, elle les laissa devenir gris aux tempes pendant presque une année avant qu’un contrat suffisamment bien payé lui donne envie de les teindre.
Elle continuait de revenir au domaine.
Sabine avait toujours vingt-six ans.
Leur relation changea sans que ni l’une ni l’autre ne le remarque immédiatement. Lors de leur première rencontre, Élise avait observé Sabine pour apprendre. Quinze ans plus tard, elles travaillaient côte à côte. Sabine savait davantage de choses sur la photographie qu’aucune personne qu’Élise connaissait, mais Élise avait appris des choses que Sabine ne pouvait pas apprendre. Elle savait ce qu’un visage faisait après une nuit trop courte à trente-huit ans. Elle savait comment une robe tombait sur un corps qui n’était plus exactement celui qu’il avait été à vingt-trois. Elle savait que certaines expressions n’existaient pas avant qu’on ait eu le temps de les mériter.
Le comte l’aimait de plus en plus.
— Vous avez enfin un visage intéressant, lui dit-il un soir.
Élise, qui avait quarante et un ans, lui lança une olive.
Elle passa entre deux côtes et tomba dans son verre.
Le comte considéra l’incident.
— Très bon tir.
Sabine rit pendant si longtemps qu’il fallut recommencer son maquillage.
Ce fut probablement à cette époque qu’Élise comprit qu’elle n’avait jamais vu Sabine malheureuse d’être morte.
Elle ne lui posa pas la question. Elle en posa une autre.
— Pourquoi tu restes ici?
Sabine regarda autour d’elle. Elles étaient seules dans le grand salon. Des robes ouvertes recouvraient un canapé, deux bouteilles refroidissaient dans un seau trop grand et quelqu’un avait abandonné une paire d’escarpins au milieu du tapis.
— J’aime ça ici.
Elle réfléchit.
— Puis je peux partir.
— Tu pars jamais.
— Je reviens toujours.
Ce n’était pas la même chose.
Élise repartit le dimanche suivant. Elle avait une séance à Bruxelles le mardi et un dîner à Paris qu’elle envisageait déjà d’annuler. Dans la voiture, elle regarda le château disparaître derrière les arbres et pensa pour la première fois qu’un jour elle serait trop vieille pour y revenir.
L’idée lui parut absurde.
Elle revint à quarante-trois ans. Puis à quarante-six. À cinquante, le comte organisa pour elle un dîner qui ressemblait suffisamment peu à un anniversaire pour qu’elle accepte d’y assister. Il fit servir cinquante huîtres sur un plateau d’argent et prétendit que le nombre était une coïncidence. Élise n’en mangea que trois. Sabine en mangea douze.
La mode avait changé plusieurs fois entre-temps. La Vague Mort aussi. Elle avait connu des périodes où tout le monde voulait en être, puis d’autres où l’on déclarait son esthétique épuisée. Chaque retour était suivi quelques années plus tard d’un nouvel enterrement critique. Le comte collectionnait désormais les articles annonçant la mort de la Vague Mort dans une deuxième chemise de cuir, beaucoup plus épaisse que la première.
Le château, lui, absorbait les époques avec une facilité presque obscène. On avait remplacé les appareils photographiques, les lampes, les téléphones et, plusieurs fois, les ordinateurs. Une ancienne chambre avait été transformée en salle de montage, puis en quelque chose dont le nom changeait tous les cinq ans. Les robes continuaient d’arriver. Certaines étaient imprimées dans des matières que le comte trouvait offensantes. D’autres étaient conçues par des gens qui avaient découvert Sabine sur des images prises avant leur naissance.
Les mannequins mortes ne changeaient pas.
Les vivantes, oui.
Certaines disparurent du métier. D’autres devinrent photographes, agentes, éditrices, stylistes. Quelques-unes continuaient de revenir au domaine longtemps après que les magazines eurent cessé de les appeler. Le comte les recevait avec le même enthousiasme. Il semblait même préférer celles qui revenaient après vingt ans. Il leur demandait ce qu’elles avaient fait. Il voulait voir leurs enfants, leurs rides, les cicatrices de leurs opérations et les photographies des gens qu’elles avaient aimés.
Élise finit par comprendre que le comte n’enviait pas les vivants pour leur jeunesse.
Il les enviait pour leur temps.
Elle avait cinquante-quatre ans lorsqu’elle lui demanda depuis combien d’années il était mort. Ils étaient dans la bibliothèque. Le comte examinait une série de photographies prises l’après-midi même et portait des lunettes sans verres qu’un styliste lui avait offertes comme plaisanterie plusieurs décennies auparavant.
— Quatre-vingt-six, répondit-il.
— Ça vous manque?
— Quoi?
— Vieillir.
Le comte posa une photographie.
— Énormément.
Élise ne s’attendait pas à cette réponse.
— Pourquoi?
Il prit le temps d’y réfléchir.
— Parce que je n’avais pas terminé.
Elle attendit la suite.
Il n’y en eut pas.
À cinquante-sept ans, Élise cessa presque complètement de travailler comme mannequin. Elle n’en fit aucune annonce. Les contrats s’espacèrent simplement jusqu’à devenir suffisamment rares pour qu’elle puisse se rappeler chacun d’eux. Elle avait de l’argent. Elle enseignait parfois. Elle conseillait une petite maison dont la directrice artistique avait été son assistante vingt ans auparavant. Elle vivait entre Paris et une maison près de la mer qu’elle avait achetée sur un coup de tête et qu’elle aimait maintenant davantage que Paris.
Elle continua de revenir au château.
Sabine avait toujours vingt-six ans.
Un soir, elles retrouvèrent dans les archives une photographie de leur première séance ensemble. Élise avait vingt-trois ans. Sabine vingt-six. Elles étaient assises sur le sol, dos à dos, vêtues de deux robes identiques dont l’une était blanche et l’autre noire.
Élise contempla longtemps la photographie.
— J’avais oublié cette robe.
— Moi aussi.
— Tu mens.
— Oui.
Élise sourit.
Sabine se souvenait de tout.
C’était une autre chose qu’elle n’avait jamais comprise à propos des mortes. Leur mémoire ne semblait pas s’user. Sabine pouvait nommer un assistant rencontré une seule fois quarante ans plus tôt, raconter ce qu’on avait mangé après une séance, retrouver dans une armoire un bijou porté en 1998. Les souvenirs s’accumulaient sans se dissoudre.
Élise, elle, avait commencé à perdre les détails.
Pas les choses importantes. Pas encore. Mais des chambres d’hôtel s’étaient mélangées. Des visages s’étaient détachés de leurs noms. Certaines séances dont elle possédait les photographies ne lui évoquaient plus rien. Elle pouvait regarder son propre corps dans une image et n’avoir aucun souvenir d’avoir été présente lorsqu’elle avait été prise.
Elle pensa à Sabine, qui conservait tout.
Pour la première fois, elle ne sut pas laquelle des deux avait le plus de chance.
Quelques années plus tard, Élise arriva au domaine avec une canne.
Personne ne fit de commentaire. Le comte embrassa sa main comme toujours. Sabine prit son manteau et lui demanda si elle voulait boire quelque chose.
— Plus tard.
Élise regarda le grand escalier.
— Ils pourraient installer un ascenseur dans ce foutu château.
Le comte leva un doigt.
— J’ai proposé.
— Et?
— Elles ont refusé.
Depuis le salon, plusieurs voix protestèrent en même temps.
Élise éclata de rire.
Elle monta lentement.
Ce soir-là, elle ne posa pas. Elle resta près du feu pendant que les autres travaillaient dans la galerie. À travers les portes ouvertes, elle entendait les déclenchements, les déplacements de meubles, les conversations interrompues par de longues périodes de silence. Elle connaissait chaque bruit.
Sabine vint s’asseoir près d’elle vers deux heures du matin.
Elles ne parlèrent pas pendant un moment.
Puis Élise demanda :
— Si je mourais ici, est-ce que je reviendrais?
Sabine ne tourna pas la tête.
— Je ne sais pas.
— Tu n’as jamais essayé de comprendre?
— Bien sûr que si.
— Et?
Sabine regarda ses mains.
— On a arrêté.
— Pourquoi?
— Parce qu’on commençait à vouloir essayer des choses.
Élise comprit.
Le feu craqua doucement.
— D’accord.
Sabine posa sa tête contre son épaule.
Aucune des deux n’en reparla.
Clara relut la dernière phrase.
Il était trois heures dix-sept.
Quelqu’un avait laissé un message dans le groupe du shooting du lendemain pour demander si l’appel était toujours à huit heures. Quelqu’un d’autre avait répondu avec un pouce. Clara referma le document et resta quelques secondes devant l’écran devenu noir.
Sur le mur en face d’elle, la photographie de ses vingt-deux ans était toujours posée par terre.
Elle la regarda plus longtemps que d’habitude. Ses cheveux noirs lui arrivaient au carré, parfaitement droits. La robe blanche découvrait une épaule et son visage était tourné légèrement à l’opposé de l’objectif. Elle se souvenait mal de la journée, mais elle se souvenait maintenant du photographe. Il lui avait demandé de ne plus bouger. La lumière était bonne. Elle était restée ainsi suffisamment longtemps pour avoir une crampe dans le cou.
Elle avait toujours trouvé la photographie belle.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, elle trouva aussi la fille très jeune.
Clara se leva, prit le cadre et essuya du pouce la mince ligne de poussière qui s’était déposée sur le verre. À vingt-deux ans, elle avait cru qu’elle détesterait un jour cette photographie. Elle avait imaginé qu’elle y chercherait ce qu’elle avait perdu, qu’elle comparerait son visage à celui qu’elle aurait plus tard et qu’elle finirait par la ranger dans une boîte.
Elle avait vingt-neuf ans maintenant.
Sept ans avaient passé et rien de tout cela ne s’était produit.
La fille sur la photographie n’était pas restée jeune.
Elle était simplement restée là.
Clara alla chercher un marteau.